par Mark Hills, PDG de Molok Amérique du Nord et figure de proue de l’industrie canadienne des déchets depuis 25 ans
Après plus de deux décennies passées au cœur des systèmes de collecte et de recyclage, j’en suis venu à une conclusion qui me met mal à l’aise : Nous avons normalisé un système qui ne fonctionne pas, et nous avons ensuite blâmé les usagers pour des résultats décevants.
On voit des bacs qui débordent, des flux de matières contaminés, et des programmes de collecte des matières organiques qui n’atteignent jamais vraiment les résultats escomptés. Alors, qu’est-ce qu’on fait? On ajoute de la signalisation, de la sensibilisation, des rappels. Et quand ça ne suffit toujours pas, on revient aux comportements.
Partout au pays, les cibles de récupération des matières résiduelles ne cessent de grimper : 50 %, 70 %, voire zéro déchet! Un effort louable, certes. Mais sur le terrain, au cœur de nos communautés, dans les grandes et petites villes, le portrait n’a guère changé. La contamination reste obstinément élevée, les programmes de matières organiques continuent de peiner, et les coûts de collecte? Ils grimpent toujours.
Il me semble donc qu’il est temps de poser la question qui dérange, celle qu’on ne pose pas assez souvent : Et si le problème n’était pas le public… mais le système lui-même?! Partout en Amérique du Nord, on a massivement investi dans la sensibilisation, la signalisation, l’application des règlements et les campagnes de sensibilisation. On a mis en place des pénalités, des vignettes pour les sacs de déchets; et pourtant, les résultats continuent de plafonner.
Pourquoi?! Parce que pendant qu’on cherchait à influencer les comportements, on a largement ignoré les réalités structurelles qui les façonnent. Voilà la vérité : les systèmes de gestion des déchets sont parfaitement conçus pour produire exactement les résultats qu’on obtient. L’héritage des méthodes de collecte traditionnelles, solidement ancrées dans le tissu des entreprises de collecte et de recyclage pesant plusieurs milliards de dollars, tient bien peu compte des réalités d’aujourd’hui.
Je vais exposer quatre lacunes critiques qui limitent discrètement la performance dans les secteurs résidentiels, commerciaux, institutionnels et industriels:
Le fossé comportemental
Le fossé des données
Le fossé de la reddition de comptes
Le fossé infrastructurel
Ces idées ne sont pas nouvelles, mais elles sont sous-examinées et souvent évitées. Si nous sommes vraiment sérieux quant à l’amélioration de la récupération, à la réduction de la contamination et au contrôle des coûts, nous devons cesser de traiter les symptômes… et commencer à s’attaquer au système lui-même.
Commençons par là où tout prend racine : Le comportement.
Partie 1: Le fossé comportemental dans les systèmes modernes de gestion des déchets
Fort de mon expérience dans les secteurs public et privé, j’ai constaté qu’à force de côtoyer les systèmes de gestion des déchets dans la réalité du terrain, un constat s’impose et devient impossible à ignorer:
Le problème n’est pas la capacité, c’est le comportement.
Dans les secteurs résidentiel, commercial, institutionnel et industriel, les mêmes défis reviennent encore et encore:
- Utilisation non autorisée
- Contamination croisée des flux de recyclage
- Contamination des matières organiques
- Débordements causés par un mauvais usage, et non par une demande réelle
Et ce n’est pas un phénomène isolé. C’est systémique.
Partout en Amérique du Nord, la contamination des matières recyclables se situe couramment entre 15 et 30%. La contamination des matières organiques dépasse 20% dans de nombreuses régions. Et pourtant, la réponse reste largement la même - davantage de sensibilisation, davantage de signalisation, davantage de messages.
Mais voici la vérité qui dérange: La plupart des systèmes de collecte partagés sont encore totalement anonymes, avec peu ou pas de contrôle sur leur utilisation! Et il y a peu ou pas de reddition de comptes quant à la façon dont ils sont utilisés. Quand la responsabilité est floue et, par conséquent, impossible à mesurer, les repères s’estompent et la responsabilité individuelle disparaît.
Nous nous retrouvons donc dans une position paradoxale en tant qu’industrie : Nous savons que les comportements sont à l’origine de la contamination et de l’échec de la récupération,et pourtant, nous continuons de fabriquer et d’utiliser des systèmes traditionnels qui sont incapables de voir, de mesurer ou de réagir aux comportements.
Ce n’est pas un problème humain! C’est un problème de conception!
S’attendre à de meilleurs résultats sans changer le système qui façonne les comportements est, dans le meilleur des cas, optimiste… et dans le pire, carrément négligent. Donc, si nous sommes vraiment sérieux quant à l’amélioration de la récupération, nous devons aller au-delà de la sensibilisation et commencer à bâtir des systèmes qui intègrent la reddition de comptes dès leur conception. On cherche à éduquer, à sensibiliser, et on «espère» des améliorations. Mais soyons honnêtes: sans changement de comportement, comment peut-on s’attendre à de meilleurs résultats?
L’angle mort qui limite discrètement la performance partout en Amérique du Nord: Le fossé des données.
PARTIE 2: Le fossé des données dans les systèmes modernes de gestion des déchets
Si le comportement constitue le premier défi structurel des systèmes modernes de gestion des déchets, le deuxième est encore plus fondamental. Les données.
Malgré les milliards investis annuellement dans la collecte des déchets et les programmes de récupération (environ 50 milliards de dollars au Canada), la plupart des infrastructures de gestion des matières résiduelles fonctionnent encore avec une visibilité opérationnelle étonnamment limitée. Le processus se résume à ceci : les déchets s’accumulent - les camions sont acheminés - les collecteurs arrivent - les déchets disparaissent!
Mais entre ces étapes se cache un angle mort. Les gestionnaires d’immeubles savent rarement comment leurs conteneurs sont utilisés. Les calendriers de collecte sont souvent établis en fonction de besoins perçus qui s’inscrivent dans des circuits fixes, plutôt qu’en fonction des conditions réelles. Et ils manquent fréquemment d’une vision claire des endroits qui génèrent systématiquement de la contamination.
Quel en est le résultat? Le système fonctionne en grande partie sur la routine plutôt que sur l’information. Certains conteneurs sont vidés alors qu’ils ne sont qu’à moitié pleins, d’autres débordent avant le retour du camion. La contamination n’est détectée qu’une fois les matières arrivées à un centre de traitement, bien après que toute occasion de corriger les comportements soit passée.
Dans la plupart des secteurs aujourd’hui, un tel niveau d’opacité opérationnelle serait inacceptable. Par exemple, le commerce de détail suit les stocks en temps réel pour éviter les ruptures. Le transport surveille en continu les déplacements des véhicules, assurant ainsi une communication efficace et une préparation aux imprévus. Les systèmes énergétiques analysent les habitudes de consommation à la minute près.
Et pourtant, la gestion des déchets - un secteur central pour la performance environnementale et la durabilité urbaine, qui coûte aux Canadiens environ 10 à 12 milliards de dollars par année - fonctionne encore avec une intelligence opérationnelle étonnamment limitée.
Ce n’est pas un manque d’efforts, mais sans données fiables, même les systèmes bien gérés peinent à s’améliorer. On ne peut pas optimiser ce qu’on ne peut pas voir.
Ce qui soulève une autre question qui dérange: Si les cibles de récupération et les attentes en matière de rapports ESG continuent de grimper, pourquoi tant de systèmes de gestion des déchets fonctionnent-ils encore sans les données nécessaires pour les gérer efficacement?
Ensuite: Le fossé de la reddition de comptes.
PARTIE 3: Le fossé de la reddition de comptes
Dans le monde de la gestion des déchets et du recyclage, le comportement compte. Les données comptent. Mais sans reddition de comptes, ni l’un ni l’autre ne produit de changement significatif.
Dans la plupart des environnements de collecte partagés - immeubles d’appartements, campus, propriétés commerciales - la responsabilité se dilue rapidement. Les résidents blâment les voisins, les gestionnaires d’immeubles blâment les locataires. Les municipalités dénoncent la contamination, et les centres de traitement rejettent des chargements à cause d’elle. En somme, tout le monde participe au système, mais personne n’en assume la responsabilité et n’en possède les résultats.
C’est le fossé de la reddition de comptes. Dans d’autres secteurs, les systèmes partagés fonctionnent très différemment. Les services publics mesurent la consommation par unité. Les systèmes de stationnement suivent les véhicules. Les systèmes de contrôle d’accès aux bâtiments consignent les entrées par utilisateur. La responsabilité demeure liée au comportement.
Les systèmes de gestion des déchets fonctionnent rarement de cette façon. La plupart opèrent comme des systèmes ouverts. Les matières entrent, les coûts sortent, et la responsabilité disparaît quelque part entre les deux.
Alors, quand la contamination augmente ou que la récupération stagne, l’industrie réagit comme elle l’a toujours fait: Vous vous en souvenez? Davantage de campagnes de sensibilisation, de nouvelle signalisation, et une application des règlements aléatoire et occasionnelle. Pourtant, aucune de ces mesures ne s’attaque à la réalité structurelle : la reddition de comptes est largement invisible à l’intérieur du système. Cela laisse les municipalités et les gestionnaires d’immeubles tenter d’influencer des comportements qu’ils ne peuvent pas réellement mesurer. Et c’est là que se pose la question au cœur de toute cette série:
À quoi ressemblerait une infrastructure de gestion des déchets si elle était conçue pour combler les fossés comportementaux, des données et de reddition de comptes?
PARTIE 4: La transition infrastructurelle
Pendant des décennies, l’infrastructure de gestion des déchets a été conçue autour d’un objectif simple: Contenir et enlever les déchets. D’un point de vue logistique, le système fonctionne. Mais les attentes modernes ont changé. On attend maintenant des systèmes de gestion des déchets qu’ils soutiennent les cibles de récupération tout en réduisant la contamination, qu’ils améliorent l’efficacité opérationnelle, et qu’ils assurent la transparence environnementale grâce à de bons rapports ESG.
La réalité malheureuse, c’est qu’on demande à une infrastructure du XXe siècle de produire des résultats du XXIe siècle. C’est l’une des principales explications pour lesquelles les lacunes structurelles explorées dans cette série persistent encore. Les données restent limitées, les comportements restent invisibles et la reddition de comptes disparaît essentiellement.
Et l’industrie continue de miser lourdement sur la sensibilisation et les messages de conformité pour compenser les faiblesses structurelles directement intégrées au système. Il n’est pas surprenant que d’autres secteurs aient déjà amorcé cette transition. Les réseaux de transport sont devenus intelligents, créant efficacité et prévisibilité. Les systèmes énergétiques sont devenus des réseaux intelligents, assurant fiabilité et confiance. Les bâtiments sont devenus des environnements connectés, garantissant une utilisation sécuritaire et efficace, centrée sur l’utilisateur.
L’infrastructure de gestion des déchets commence à peine à évoluer dans la même direction. Lorsque les systèmes peuvent mesurer qui les utilise, comment ils sont utilisés, et quand le service est réellement requis, quelque chose d’important commence à changer. L’utilisation et les comportements deviennent visibles. Les données deviennent éclairantes, et par conséquent, exploitables. La reddition de comptes devient possible! Le système commence à influencer les résultats plutôt que de simplement y réagir.
Ce qui nous laisse avec une dernière question pour notre industrie : si une infrastructure plus intelligente peut combler les fossés comportementaux, des données et de la reddition de comptes… Combien de temps allons-nous encore construire et utiliser des systèmes qui n’ont jamais été conçus pour les gérer?
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